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Marie-Françoise, muse de la nuit

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Les prénoms, lieux et dates de ce récit ont été rigoureusement modifiés par l’auteur afin que l’anonymat et l’intimité des personnes évoquées ainsi que de leurs familles soient garantis et respectés.

Pour Alban, cette nuit tourbillonnaire
Qui réveille son imaginaire

***

Si le destin avait fait preuve de cynisme et agréé les singulières volontés de Marie-Françoise, il m’aurait été impossible de vous narrer cette histoire. Injustement peut-être, la mort m’aurait cueilli et accueilli, un matin de novembre, dans les bas-fonds d’une cave à charbon, dans la noirceur et les méandres d’une existence emportée par l’obscurité, la mélancolie et l’angoisse, celle d’une femme à qui tout aurait pu réussir, celle d’une femme que le sort avait dotée d’une rayonnante beauté, d’une éclatante intelligence et d’une intéressante fortune ; celle d’une femme que les facultés, éblouissantes, emprisonnèrent pourtant, bien malgré elle, mortifièrent à jamais.

Lors d’un lumineux matin de novembre, le massif jurassien avait revêtu son plus joli manteau de neige onctueuse. Le silence était à peine troublé par le vrombissement des quelques véhicules lancés à vive allure dans la campagne de blanc immaculé, aux courbes régulières dessinant la crête des monts qui l’agrémentent et la sinuosité des routes de traverse. Pas âme qui vive dans les premières heures de cette journée d’hiver. L’inquiétude n’avait pas encore cédé à la tranquillité, à la quiétude dont nous profitions, mon associé et moi, dans l’habitacle de notre véhicule qui nous conduisait en direction d’une petite cité thermale bien connue, jadis, des curistes fortunés. Nous découvrions, pour la première fois, les paysages de contreforts, puis de montagnes, les forêts abiétines richement fournies. Inspirés, pour ne pas dire impressionnés, nous nous laissâmes charmer, ensorceler par l’onirisme de cette nature massive, forte, impérieuse, dont le pouvoir, s’il avait été politique, n’aurait pas été discuté, ni contesté, en raison même de son évidente domination.  

Le voyage appartient à notre exercice professionnel. Nous lui appartenons tout entier, doucement contraints de lui faire honneur, à la fois pour effectuer nos recherches généalogiques dans les registres d’état civil des innombrables mairies qui, dans des contrées plus ou moins reculées, pavoisent fièrement le drapeau national, mais aussi pour assister aux rendez-vous d’inventaires successoraux, gérer et veiller sur les biens des défunts dont nous représentons les ayants droit. Par la force des choses, nous y avons pris goût, savourant le sentiment de liberté et de plénitude qui nous étreint lorsque nous quittons Paris, ses embouteillages et sa promiscuité, ses artifices et ses pesanteurs, le sombre et désolant visage qu’elle offre désormais. Le généalogiste demeure un sempiternel voyageur. Dans le temps et les histoires de famille, dans l’esprit de « ses » défunts qu’il explore pour mieux les approcher et comprendre, pour mieux sonder la richesse, la complexité de leur personnalité. Dans les provinces de France et de Navarre, enfin, sous l’averse d’un automne pluvieux ou la chaleur bien trop forte d’un été caniculaire. Rien ne peut freiner l’élan physique et imaginatif, créatif pourrions-nous dire, du généalogiste parti à la rencontre d’une femme, d’un homme, de son histoire, de ses vies, de ses silences et mystères, de sa famille. Quoique certains de mes confrères – ils se reconnaîtront – se complaisent à user de la métaphore cynégétique, par maladresse ou sottise, le généalogiste n’est pas un chasseur d’héritiers. Non. Il n’est ni félin ni prédateur. La généalogie n’est pas une chasse à l’homme. Elle est une rencontre, respectueuse, humaine, éminemment sensible.

En ce matin lumineux de novembre, dans le creux de la montagne qu’elle affectionnait tant, nous nous apprêtions à rencontrer Marie-Françoise, disparue un an plus tôt. Sans le savoir, et à mon corps défendant, ou descendant, j’avais rendez-vous avec mon destin. Sa petite maison était là, restée close depuis de nombreuses années. Les araignées avaient tissé leur toile dans les échancrures de la porte, des volets des fenêtres, dans les gouttières, conscientes du fait qu’elles ne seraient pas dérangées de sitôt. Elles n’avaient pas eu tort de le penser. Le lierre s’était déployé sur la façade décrépie, brunie par la pollution générée par les carburants des milliers d’automobiles qui, chaque jour, empruntaient l’avenue du Général de Gaulle pour traverser la petite cité montagneuse. De ses fenêtres, Marie-Françoise pouvait contempler le passage incessant et musical des véhicules, poids-plumes et poids-lourds, qui se croisaient non sans difficulté parfois, mais aussi le majestueux et saisissant pic du Loup, lequel, disait-on, hurlait par temps de tempête. Douce consolation que la vue de ce piton rocheux dont le dessin me faisait aussi songer à une canine très saillante, à l’une de celles dont le loup est pourvue – mais l’histoire locale n’évoquait guère, étonnamment, la plausibilité de l’analogie.

De villégiature, la maison de Marie-Françoise n’avait pas été ouverte depuis plusieurs années. Le grand âge, la maladie et la fatigue ne permettaient plus à notre parisienne de l’occuper au moment de Noël et des vacances estivales. Sa serrure était grippée par la rouille et les outrages du temps. Le notaire et le commissaire-priseur venus procéder à l’inventaire des biens mobiliers, qui prenaient froid en attendant notre arrivée, n’étaient pas parvenus à déjouer le mauvais tour de la serrure, capricieuse ou volontiers sardonique. Ils comptaient bien recourir à la légendaire dextérité de Geoffroy pour entrer dans l’habitation. Les salutations expédiées, notre homme se mit à l’œuvre. Tout en jouant avec la clef, il donna un coup de pied dans le bas de la porte, ferme sans être brutal. La porte céda à ses instances. Les araignées furent dérangées dans leur sommeil ou leur long et patient travail de couture. En déployant un ultime effort, elles pourraient bientôt pénétrer dans l’antre de Marie-Françoise, tisser la trame d’une histoire plus intérieure, plus chimérique.

Les chimères de la peur, de l’infinie tristesse, de la mort, de l’angoisse d’un surlendemain incertain, indéfini, indiscernable

Les chimères peuplaient déjà, depuis quelque temps, les pensées de Marie-Françoise. Son sanctuaire aussi. Les chimères de la peur, de l’infinie tristesse, de la mort, de l’angoisse d’un surlendemain incertain, indéfini, indiscernable. Un étrange et glaçant sentiment nous submergea en poussant la porte. Un sentiment de noirceur et de profusion, d’envahissement plus exactement. Aucun filet de lumière, aucune lueur ne parvint jusqu’à nous. Et pour cause. Les ouvertures de la maison avaient été condamnées, solidement condamnées. Quant à l’espace, il était obstrué. Masse compacte et empirique. Vampirique. Artéfact. Aidés d’une lampe de poche, nous tentâmes de nous frayer un chemin, de progresser au milieu des monticules d’objets hétéroclites, des sacs de poubelle malodorants, des immondices qui jonchaient le sol, des cartonnages disséminés un peu partout dans ce qui ressemblait à un vaste salon. Pour tout dire, nous n’étions pas très rassurés. Moins, peut-être, par le débordement que par l’atmosphère sinistre, sordide, infiniment mortifère, qui régnait dans les lieux, les imprégnait. Transpiration, suintement d’humidité huileuse et poussiéreuse. Senteur putride. Nous eûmes l’idée de ventiler les pièces du rez-de-chaussée de cette maison plus longue que large, de laisser entrer la lumière, celle de la vie, de l’espoir aussi. Aux dires du plan cadastral que nous avions consulté préalablement à notre venue, la maison se déployait, côté jardin, autour d’une petite cour rectangulaire. Il nous fallait la découvrir. Celle-ci nous permettrait d’y voir plus clair mais aussi de sortir pour respirer le bon air de la montagne lorsque nous ne supporterions plus les odeurs fétides.

Soudain, le vide et l’obscurité.

– 1 –

– Rodolphe, ça va ?

Je ne sus répondre.

– Rodolphe, tu es vivant ? Insista Geoffroy avec angoisse, les trémolos dans la voix.

J’étais encore vivant. Oui. Mais sonné.

Sonner, les cloches auraient pu s’en donner à cœur joie pour annoncer ma disparition précoce et absurde, dans la force de l’âge et l’exercice de ma profession. Sur la scène, le théâtre d’opération. Ce qui, à la différence de Molière ou du valeureux combattant de nos guerres mondiales, n’aurait pas été une gloire. Ni une décoration posthume. Encore moins un fait d’armes. Il faut croire que, de toute évidence, mon heure n’était pas encore sonnée. Le terrible piège tendu par Marie-Françoise n’avait pas eu l’effet escompté. Son ressort n’avait pas fonctionné, qui me laissait libre de m’en extraire, avec peine et douleur.

Alors que je m’approchais de la porte de la courette que j’avais aperçue au loin dans la phosphorescence de ma torche, je n’avais pas remarqué que la trappe située devant l’entrée, qui permettait d’accéder à la cave de la maison, avait été retirée. De sorte que, dans la pénombre de la grande pièce encombrée, il m’était impossible d’échapper à la chute et, de fait, au funeste dessein conçu par Marie-Françoise. Sans conteste, celle-ci avait fomenté l’idée de sanctionner l’hypothétique cambrioleur de passage, entré par effraction depuis la courette. La chute l’aurait tué, le polisson, ou l’aurait emprisonné avant de le faire mourir de faim. La canaille que j’étais sans le savoir et qui s’était permise de perturber la virginale quiétude du lieu sanctuarisé aurait pu subir le même sort. Mourir cinq mètres plus bas. La tête la première. Subitement, ou quelques minutes plus tard, dans d’infinies souffrances.

Que ressentez-vous lorsque votre corps vous emporte avec lui dans sa chute, aussi pesante qu’inattendue ? Une peur effrayante de la mort, du vide et du rien. Plus curieusement, le regret, empreint de tristesse, de devoir quitter la vie dans ces conditions, qui confinent à l’inélégance. Heureusement pour moi, tandis que je pensais tomber dans un puits très profond, l’aspiration fut brève. Le sol charbonneux de la cave, quoiqu’inhospitalier, me réceptionna en quelques secondes. D’abord l’épaule droite puis tout le reste. Cette épaule droite à qui je dois mon salut. Si elle n’avait pas été la première à frapper le sol, si elle n’avait pas protégé ma tête, ma colonne vertébrale et mon corps entier, les conséquences de l’accident auraient été dramatiques.

Sonné mais vivant, soulagé de conserver souffle de vie, mais encore de ne pas avoir perdu connaissance, je tentai de reprendre mes esprits, de bouger, avec douceur, mes membres endoloris, de me relever. Sous le coup de l’adrénaline, la souffrance n’était pas encore insoutenable. Elle se réveillera plus tard. Geoffroy, désemparé, chercha une échelle dans la maison. Le notaire et le commissaire-priseur me tenaient compagnie, là-haut. Je ne me souviens pas de leurs paroles, qui se voulaient sans doute réconfortantes, apaisantes. J’avais froid. J’étais épuisé. Vaillamment, car je pensais que rien ne m’était arrivé, je me hissai enfin à la surface, celle des vivants, en grimpant un à un, avec prudence, les barreaux de l’échelle que l’on m’avait présentée. Non sans effort. Non sans regret, je quittai mon tombeau, la sépulture que Marie-Françoise avait imaginée pour moi parce que j’avais osé pénétrer chez elle, sans son assentiment, sans son invitation, parce que nous étions les premiers étrangers à occuper sa maison depuis la disparition de sa mère. Le pacte de l’intimité et de la solidarité scellé jadis entre mère et fille avait été rompu. Peut-être le fallait-il enfin. Afin que la lumière jaillisse à nouveau, illumine les murs drapés de noir depuis de trop nombreuses années. 

Vaillamment encore, je prétendis que la douleur s’estomperait bientôt. Il nous fallait poursuivre la tâche ou, plutôt, la débuter. J’étais sorti de mon trou, tout allait bien.

Tout n’allait pas si bien. J’avais mal. Mon épaule me faisait souffrir. Mes jambes et mes vertèbres aussi. L’idée me vint, singulière pour ne pas dire pittoresque, de trouver une officine, d’y acheter quelque cachet d’aspirine qui atténuerait la douleur. L’avenue du Général de Gaulle en était heureusement pourvue. Une charmante et affable pharmacienne me reçut, regarda mon épaule et me prescrivit une pommade et des antalgiques. Je ressortis réconforté, avec allant et courage.

Je retrouvai mes compagnons d’infortune qui œuvraient chacun de leur côté. Le commissaire-priseur tentait de voir quelque chose dans la caverne de Marie-Françoise, de mettre la main sur le trésor d’Ali Baba ; le notaire tâchait de dénicher quelque acte utile à l’instruction de son dossier ; Geoffroy, quant à lui, de déchiffrer les correspondances familiales qui, aussi sombres que la maison qui les conservait, ne brillaient pas par leur luminosité, ni par la lueur de l’espoir. Empreintes de noirceur et d’aigreur, elles dévoilaient les souffrances d’une vie, l’impossibilité de leur auteur à affronter la toute-puissance morale de ses parents, à se libérer du joug, de l’emprise psychologique qu’ils lui imposaient, à s’émanciper d’eux pour mieux affirmer sa véritable personnalité et vivre l’existence dont fondamentalement, elle avait envie. Plaintes et complaintes d’une partition déjà composée. Ses parents avaient tout décidé pour elle avant qu’elle ne vît le jour. Leur pacte fonctionna à merveille et fit durablement son malheur.

Par contrecoup, il occasionna aussi le mien. Victime des peurs de Marie-Françoise et du sentiment de persécution qu’elle ressentait, j’avais approché l’abyme. Celui-ci me faisait désormais beaucoup souffrir. La douleur amplifiait. Le malaise me gagnait. J’en fis part à Geoffroy qui, inquiet, m’accompagna à l’hôpital du bout de l’avenue. En réalité, ce dernier avait fait place, depuis peu, à une maison de retraite. Et, sur place, nul ne pouvait me secourir. L’on fit donc appel aux pompiers, qui ne se montrèrent pas très rassurants. L’on m’emmaillota dans une coque de protection et l’on m’embarqua dans le camion, frigorifique autant qu’inconfortable. Celui-ci me transporta en direction du service d’urgences le plus proche, à une vingtaine de kilomètres de là, toutes sirènes hurlantes, à la manière du loup qui, du haut de son pic, épiait peut-être la scène, épique. Les volutes et soubresauts de la route montagneuse intensifiaient la douleur. Je priais pour que l’on arrivât enfin et m’exerçais à respirer profondément, ainsi que me l’avait appris quelques années auparavant une sophrologue au doux prénom de Laurence, afin de maîtriser l’angoisse, la contenir au mieux.

Au terme d’un voyage qui n’avait rien d’initiatique, l’hôpital tant désiré se présenta à mon tombeau roulant et ouvrit ses portes à l’urgence de ma funeste situation. Les internes virent tout de suite que mon épaule était déboîtée, « luxée » selon le terme médical de rigueur. La pharmacienne aurait également pu le constater le matin même et alerter les secours, ce qui m’aurait évité de bien pénibles heures de souffrance. Les examens conclurent par ailleurs à une double fracture. Anxieux, j’attendais de savoir si je devais être transféré à Besançon puis opéré. Mon psychisme ne l’aurait peut-être pas supporté. N’avais-je pas enduré suffisamment d’interventions chirurgicales depuis une quinzaine d’années pour ne pas devoir subir, à nouveau, les effets du bistouri, les séquelles d’une énième anesthésie ? Rien de tout cela ne me fut infligé. Pour mon plus grand soulagement. Au moyen du gaz hilarant, qui me fit beaucoup rire, ho ho ho, l’épaule fut délicatement réinstallée dans la place qui lui était dévolue. Elle fut empaquetée, harnachée. Et je pus sortir, sur mes deux jambes, contempler le soleil qui me réchauffa et m’apaisa. J’appelais mes proches. Mes yeux étaient embués. Je me sentais désespérément seul dans cette petite ville de montagne, à six heures de route de Paris, des éléments familiers et réconfortants de ma vie auxquels je demeure attaché. Je souhaitais retrouver la chaleur de mon appartement, le doux repos de mon lit, dormir autant qu’il est possible, fuir à jamais Marie-Françoise, ses chimères et maléfices. Tout mon corps se relâcha. Je somnolais dans le taxi qui me conduisait vers les seules personnes que je connaissais dans cette contrée reculée, mon associé, le notaire parisien en charge de la succession, le commissaire-priseur. Leur vue me rasséréna. Je filai dans ma chambre d’hôtel où je dormis quatorze heures d’affilée. Un sommeil de plomb pour me remettre, un peu, du choc, de la douleur et de l’émotion d’un accident dont mon corps et mon esprit gardent encore les séquelles.

Belle comme le jour. Sombre comme la nuit. Marie-Françoise devint, au fil du temps, la muse des ténèbres. Fuyant la lumière qu’elle redoutait, la vérité que cette lumière projetait sur elle, une vérité bien trop difficile à admettre et assumer. La nuit fut sa fuite, son refuge, son évasion, le décor et l’expression d’une sensibilité paradoxale, la sienne, âpre et douce, sensuelle et virile, sauvage et délicate. Est-il possible d’approcher cette vérité dont, seule, Marie-Françoise aurait pu nous livrer les clefs ? Est-il possible de l’apercevoir au soir couchant ? La percevoir dans les pensées fugitives de notre fée tourmentée et tourbillonnante ? La nuit lui apporta-t-elle la flamme de lumière, la chaleur, le réconfort qui permettait de soulager ses inquiétudes, d’adoucir la violence de ses souvenirs, d’apaiser les obsessions d’une âme fragilisée par la disparition de ses parents ?

– 2 –

Marie-Françoise naquit avant-guerre, en 1937, dans les beaux quartiers de Paris et les langes de dentelles d’un milieu satiné, bourgeois, intellectuel. Sans conteste, elle fut le fruit de l’amour. Ce fruit mûr d’un coup de foudre tardif, soudain, un tantinet inespéré. Son père avait 54 ans, sa mère 41 lorsque leur rencontre, dans des circonstances restées obscures, fit retentir les sirènes de l’amour, de la tendresse, d’une affection sincère et joyeuse, infiniment heureuse. Une photo nous figure ce couple plus tout à fait jeune, un peu timide devant l’objectif. Joseph se tient droit, de manière rigide, presque gauche, souriant au photographe sans rien dévoiler de ses véritables sentiments. Il n’était probablement pas homme à se laisser impressionner ni conter fleurette. Ingénieur civil, il déroula l’ensemble de sa brillante carrière professionnelle dans les mines du nord de la France. A sa gauche, Marie, son épouse, arbore une mine enjouée, radieuse, un sourire franc et généreux. Elle ne cache pas sa joie de se trouver à Venise, dans un parterre de pigeons crasseux et indociles, aux côtés de son mari. Elégante et amène, elle est la grâce, la couleur de cette photographie en noir et blanc. A-t-elle déjà connaissance de l’heureuse espérance qui se fait jour ? Ce sourire dévoile-t-il la douce certitude qu’un petit enfant égaiera bientôt de ses babils le foyer conjugal et bouleversera, de fait, des existences dédiées jusqu’alors, dans la solitude d’un laboratoire ou d’un cabinet, à la science, à l’industrie et à la médecine ?

Etonnante personnalité que celle de Marie. Singulier parcours que celui de cette fille d’officier supérieur qui, si elle avait respecté la tradition et les préceptes des familles bourgeoises dévolus aux demoiselles, aurait épousé, à dix-huit ou vingt ans, un jeune cyrard ou polytechnicien promis aux honneurs d’un commandement militaire, aux plus éclatants faits d’armes. Rien de tout cela ne se produisit. Marie se destina à la médecine, quitta sa famille, fit ses études à Paris. Elle devint l’unes des premières femmes médecin et praticien en France. Sous la plume d’Andrée Sikorska, romancière et journaliste, qui fut peut-être son amie, un article de journal décrit ou dépeint, en 1933, le tempérament de cette « doctoresse » hors du commun.

Renoncements à soi, à son être le plus profond, à ses désirs, à l’amour aussi

«  Madame D., dans son bureau de consultation où deux tableaux indiquent un goût très sûr, garde la mine attentive et doucement sereine qu’elle doit avoir avec ses malades. Les joues sont rondes et jeunes, mais le regard est chargé du poids de la vie, le front est calme sous les cheveux châtains où transparait un souci – très léger – de coquetterie féminine.

– Cette fois-ci, lui dis-je, les peines dans votre métier l’emportent sur les joies.

Mais Madame D. proteste vivement :

– Au contraire. Oh non ! Mes soins s’adressent surtout à la femme et à l’enfant. Sauver un enfant, le rendre à sa mère… Permettre à une femme, qui a vraiment désiré un petit, la maternité. Rassurer, consoler en gagnant la confiance, n’est-ce pas le plus beau métier pour une femme ? Un médecin aussi guide les enfants, aide au développement de ceux qui sont anormaux. Il existe toute une part morale qui n’est pas toujours la plus négligeable.

– Vous ne me parlez pas de vos fatigues. Elles doivent être grandes.

– Il m’arrive de me lever avec joie à trois heures du matin lorsque je sais que ma visite sera utile. Etant restée célibataire, je puis me consacrer entièrement à mon métier. Un médecin doit appartenir à ses malades.

– Cela demande un terrible sacrifice.

– Mais non. J’ai fait le sacrifice de mes joies personnelles sans même m’en apercevoir. Dès dix-huit ans, lorsque j’étais interne à l’hôpital, j’ai appris tout naturellement le devoir.

– Pardonnez-moi d’être plus pessimiste que vous qui voyez tant de misères. Vous devez être bien malheureuse devant les cas où la science et le dévouement échouent également.

– Je ne connais pas de plus grand chagrin que d’être appelée trop tard, devant un enfant qu’on aurait pu sauver quelques heures plus tôt… Figurez-vous cette chose affreuse. Heureusement ce cas est de plus en plus rare. Il y a moins d’ignorants.

– Et ceux qu’on ne peut pas guérir ?

– Ils sont une exception. On peut toujours soulager, adoucir.

– Vos malades deviennent-elles des amies ?

Instinctivement, Madame D. regarde la gerbe de fleurs posée sur son bureau.

– Oui, presque toujours. Pourtant… quelquefois…

La doctoresse s’arrête comme si elle regrettait d’avoir commencé une phrase trop confidentielle, mais je deviens pressante jusqu’à ce qu’elle continue :

– Les gens oublient facilement. On rencontre des ingrats. J’en ai beaucoup souffert et puis je me suis fait une raison comme on dit.

Ce petit regret, qui dénote un cœur sensible, est la seule note de faiblesse féminine en cette femme dont le caractère, l’intelligence, la puissance d’étude et l’équilibre sont solidité. »

Indépendante, forte dans l’adversité, certaine de l’importance, plus encore de la nécessité de son engagement au service des femmes et des enfants, que n’aurait pas désavoué son père colonel, Marie n’a sans doute pas agréé, à la lecture des lignes qui la concernent, l’idée selon laquelle le regret participerait d’une sorte de « faiblesse féminine ». Comme si les sentiments d’amertume, les ressentiments et sentiments étaient attachés à un sexe, à un genre. Comme si, en outre, ils concouraient à une quelconque fragilité. Un homme ne peut-il pas, lui aussi, éprouver la même sensation de déception, être marqué par l’inconsidération ? Ce sentiment demeure-t-il réellement le reflet, la conséquence d’une vulnérabilité ? En 1933, si l’on croît les lignes d’Andrée Sikorska, Marie paraît apprécier son existence teintée « de sacrifices ». De renoncements devrions-nous préciser. Renoncements à soi, à son être le plus profond, à ses désirs, à l’amour aussi. Renoncements qui ne feront que nourrir, au fur et à mesure des années, de façon très insidieuse et progressive, sans que l’intéressée s’en rende compte, une envie primaire et primordiale d’autre chose, d’un ailleurs, une envie de maternité certes mais aussi de partage. En 1933, Marie est médecin à Paris, dans le 18ème arrondissement, rue du Mont-Cenis, se dévouant pour ses patients et ne s’avouant pas encore qu’une autre vie est possible. En 1940, Marie n’est plus médecin ni célibataire. Elle est mariée, mère d’une petite fille et demeure dans le creux des cimes du Jura, à mille encablures de sa vie d’avant, de cette vie si délicatement campée par Andrée Sikorska. Ce qui pourrait ressembler à un trompe-l’œil ou à une rupture dans l’existence de Marie serait-il la pierre d’achoppement de celle de sa fille Marie-Françoise ? Ne pourrions-nous pas voir dans ces années de jonction les raisons de la façon quelque peu particulière dont Marie-Françoise a été éduquée, le creuset des inassouvissements, des peurs et souffrances vécus par Marie et transposés sur cette petite fille qui le restera sa vie durant ?

Dans le massif jurassien et les deux maisons que ses parents possédaient, l’une nichée dans le vallon, l’autre dans les cimes, Marie-Françoise fut élevée non sans autorité et l’idée qu’elle devait à son père et à sa mère, à sa mère surtout, respect et soumission, dévouement et assouvissement. L’ingratitude des patients de Marie n’était guère permise dans l’atmosphère feutrée de son foyer. Marie-Françoise avait l’obligation d’offrir le même sacrifice que sa mère s’était imposé à elle-même, le même don de soi, mais encore la fidélité et la reconnaissance que sa mère n’avait pas toujours rencontrées dans l’exercice de sa profession. Elle fut, en quelque sorte, la chose de ses parents, celle dont ils disposèrent à leur gré, selon leur humeur et leur bon vouloir ; le miroir de leurs désirs, de leur ambition, de leur farouche solitude et indépendance.

Indubitablement, elle en souffrit sa vie entière. Elle endura la douleur de ce lien contraint et servile. De cette obligation d’être toujours présente pour ses parents. De cette subordination qui l’empêchera de développer ses facultés, de déployer ses propres ailes, de se détacher de l’Histoire, celle de parents d’un autre âge et d’un autre temps, de s’épanouir dans le présent d’une vie d’aventures, de projets fous, d’espoirs nourris dans le songe d’une nuit claire et paisible. Les correspondances qu’elle adressait à l’une de ses tantes maternelles, quelque dix ans après la disparation de sa mère, témoignent de sa détresse d’être restée assujettie au monolithe parental, qui offrait le visage, de marbre, de la martialité et de l’inquisition. Détresse et profond désespoir d’avoir ainsi vécu dans l’ombre de ce menhir inflexible. Et soulagement trop tardif de goûter, à l’orée de la cinquantaine, à la liberté d’un quotidien désormais dépourvu de chaînes et d’obligations.

« Mes activités, je les pratique en solitaire, volontairement et farouchement, soit par nature, comme mon père, soit par réaction contre la tutelle permanente et écrasante de ma mère, soit pour les deux raisons cumulées. Je dois dire que je jouis profondément de cette solitude qui est pour moi liberté totale, de faire ce que je veux quand je veux comme je veux, enfin, après 46 ans d’enchaînement quasi total, dans le cocon de l’amour, protecteur certes, mais bien étouffant aussi. Enfin seul maître à bord, enfin chez moi, alors que Maman n’hésitait pas à me dire de temps en temps avec sévérité que je n’étais pas chez moi. Enfin délivrée de toute obligation, de toute allégeance personnelle, qui était d’autant plus écrasante qu’elle était renforcée par un sens très fort du devoir, savamment entretenu par Maman, que j’aimais cependant et admirais profondément, ce qui achevait de me lier pieds et poings… Quel dommage de devoir cette liberté à la mort de mes parents. C’est assez amer, au fond. »

Lignes d’une grande lucidité dans lesquelles se lisent la désolation, le regret, l’affliction, sentiments qui ne la quittèrent plus jusqu’à son décès. Lignes d’une belle qualité littéraire qui rendent compte de l’érudition et de l’intelligence de son auteur. De son discernement aussi. En dépit des injonctions et mainmises parentales, Marie-Françoise reçut l’autorisation de faire ses études à Paris, de droit et d’anglais. Licenciée dans ces deux disciplines, elle le fut plus tard dans les lettres classiques. A cette occasion, ses parents lui achetèrent un appartement dans le sud de la capitale, au sein d’un quartier bourgeois et rassurant, où le bon ton se conjugue aujourd’hui encore au passé simple ou au plus-que-parfait. La perfection et la liberté de Marie-Françoise ayant ses limites – il ne fallait tout de même que cela lui montât au cerveau ! –, son retour dans le Jura était plus-que-nécessaire. Elle s’y conformait. Sans sourciller, elle revenait dans le giron familial. Par amour et fidélité. Respect et dévotion. Soumission et vénération. Joseph et Marie lui interdirent de travailler. Marie-Françoise obtempéra. Un jeune homme bien fait lui fit un jour la cour. Hélas, sa famille n’était pas suffisamment honorable aux yeux de Joseph et de Marie qui désapprouvèrent l’idylle. Ils étouffèrent la passion naissante en quittant précipitamment leur propriété de montagne, emportant la jeune amoureuse dans leurs bagages, et revinrent dans la maison de la plaine où ils s’enfermèrent durant plusieurs mois. Une fois encore, Marie-Françoise se montra obéissante. Jamais elle ne s’offusqua.

Vestige de l’amour qui unissait Marie-Françoise et Gaspard, vestige d’un bonheur par trop fugace, une photographie nous les représente l’un à côté de l’autre, rayonnants, solaires, magnifiquement assortis. Les dents sont de sortie. Et quelles dents ! Leur joie est communicative. Ces jeunes gens auraient été si heureux l’un avec l’autre, l’un pour l’autre. Gaspard ne se serait jamais lassé de contempler Marie-Françoise, ravissante et charmante, si bien dotée par Dame Nature. Les traits de notre Vénus, parfaitement réguliers et harmonieux, provoquaient l’admiration. Un front haut, un menton ni trop rond ni trop sévère, un nez aquilin sans l’être démesurément, des yeux bleus expressifs et rieurs, des cheveux blonds vénitiens, une silhouette svelte, élancée. Marie-Françoise était une très jolie jeune fille, dont le charme, quoique discret, que d’aucuns jugeraient classique, ne passait pas inaperçu. Elle avait ce-je-ne-sais-quoi dans la prunelle de ses yeux qui ressemble à de la gentillesse, à de la bonté aussi, lesquelles, agissant de manière magnétique, irradient sur les photos jaunies. La beauté de Marie-Françoise inquiéta sans nul doute ses parents qui surveillèrent de près chacun de ses faits et gestes. Et qui, bon an mal an, prirent possession de son existence tout entière, de ses pensées, de ses volontés. Cette vie aurait dû prendre le chemin, vagabond et incertain, de l’indépendance et de l’épanouissement individuel. Il n’en fut rien. Joseph et Marie n’eurent de cesse de considérer leur fille comme une enfant qui, sagement, très fidèlement, le resta jusqu’à sa dernière respiration.

– 3 –

Marie-Françoise fut-elle heureuse ? Chez ses proches, amis et cousins, nul ne doutait qu’elle ne le demeurât pas. Toujours avenante, « toujours belle, avec son sourire de petite fille pleine de joie de vivre », ainsi que l’écrivait sa cousine Christine dans une correspondance datée de 1992, Marie-Françoise ne dévoilait à personne son désenchantement, sa douleur de vivre continuellement des sentiments ambivalents, paradoxaux, à l’endroit de ses parents, comme à son égard, sentiments d’attachement et de profonde lassitude, d’amour et de rancœur, d’euphorie et de grande frustration. Cette douleur l’épuisa. L’isola peu à peu. Le brouillon d’une missive adressée à son oncle et à sa tante révèle, en 1988, le drame qui se joue et conduira à sa déchéance. 

«  Je jouis profondément de la solitude, c’est-à-dire de la liberté d’aller et venir sans contraintes ni explications à fournir, ni cette inquiétude d’avoir à revenir rapidement à la maison où on avait besoin de moi, où on m’attendait dans l’inquiétude. Et aussi la liberté de tenir la maison, enfin mienne, à mon gré – après 46 ans ! Mais je dois dire qu’en fait, j’ai continué le même genre de vie, me sentant le prolongement de mes parents. Je n’ai pas encore eu le cœur de rien à changer à leurs chambres et à leurs affaires, dont je n’arrive pas à me séparer, comme si de les faire disparaître équivalait à faire disparaître totalement et définitivement mes parents, que je regrette beaucoup tout en étant satisfaite d’être enfin autonome, libre et sans obligations. Pendant plusieurs années après la mort de Papa (qui me semble encore toute proche), j’ai rêvé avec une grande joie chaque fois que nous nous étions trompées et qu’il n’était pas mort, qu’il était toujours là, le même – pas ressuscité, non, simplement pas mort. Curieusement, pour Maman, je n’ai pas rêvé cela. J’ai rêvé au contraire de son agonie en plusieurs fois et de son absence définitive. Entretemps et le plus souvent, je rêvais, presque toutes les nuits, et jusqu’à tout récemment, de mes parents à mes côtés, légèrement en retrait. En somme, je n’arrive pas à m’affranchir d’eux et je me le reprocherais même à la limite, probablement trop profondément marquée par leur désir si profond et si fort de me garder avec eux. »

Recherchant l’affection de ses oncle et tante, qui devinrent des parents de substitution dont elle chérissait le jugement, Marie-Françoise ne parvint pas à se libérer de la sujétion parentale, restant une sempiternelle petite fille, inexpérimentée, fragile et tourmentée, désemparée lorsque le sort la malmenait. Elle fuyait les responsabilités, les conflits, les initiatives. La paresse et la mélancolie l’envahirent. Ses amis s’inquiétaient de ne plus recevoir de ses nouvelles, de la voir sombrer et se retirer du monde. Elle éteignit petit à petit la lumière. Préférant l’opacité de la nuit à l’éclat d’une journée ensoleillée. Préférant cohabiter avec l’obscurité de son esprit, et le désolant souvenir de ses parents, que subir la désapprobation, noircie par la culpabilité, de ses amis et voisins. La nuit fut son royaume, son paradis. La solitude, son palais des mille-et-une nuits. Toutes deux la rassurèrent, lui permirent de supporter la vie, les enchainements de souffrances qui cadenassaient sa pensée.

Un jour d’août, elle fut retrouvée inerte. Les ténèbres l’avaient accueillie depuis de nombreux mois déjà, mais personne ne le sut ou ne s’en inquiéta. La chaleur de l’été amplifia l’odeur de décomposition de son corps qui alerta les habitants de son immeuble. Dans l’anonymat et la solitude, elle avait rejoint ses chers parents sans qui elle ne pouvait vivre. Le trio était reconstitué pour l’éternité.

– 4 –

– Rodolphe, fais attention à toi !

Geoffroy venait de me prévenir qu’un piège, un énième, avait été échafaudé par notre muse de la nuit. Assez subtilement. La trappe de la cave de sa propriété de la montagne avait été retirée de la même manière que celle qui avait occasionné ma chute quelques jours auparavant dans l’autre maison, l’espace vacant et béant tendu d’un filet souple, lui-même recouvert de feuilles de journaux et de magazines. Nul ne pouvait discerner le leurre, l’appât. En piétinant les papiers qui jonchaient le sol, nous aurions été aspirés et réceptionnés, en contrebas, par la mort. La même qui peuple nos dossiers, notre activité professionnelle, nos songes parfois – il ne peut en être autrement.

Nous redoublâmes de vigilance dans cette maison envahie par une multitude d’objets inutiles, évoluâmes prudemment dans ce fourbi si peu engageant. Dans la maison dominée par le pic du Loup comme dans l’appartement de Paris, Marie-Françoise avait engorgé les pièces de sa campagne jusqu’au plafond, jusqu’au plus infime espace encore libre, afin de mieux combler son cœur et son environnement désespérément vides. Les objets remplacèrent ses parents, lui tinrent compagnie, lui donnèrent l’illusion de ne pas être tout à fait seule. Ils occultèrent les meubles et bibelots de famille dont elle avait hérité, lui offrant l’impression de ne plus voir ses parents, de se détacher d’eux pour de bon, de conduire et maîtriser enfin sa vie. Sans le vouloir, Marie-Françoise se mentait à elle-même. Ou peut-être avait-elle conscience qu’en dépit de sa bonne volonté, de ses efforts, elle restait prisonnière du carcan maternel, des directives parentales qui avaient imprimé à l’encre indélébile les cellules de son cerveau.

Que se passa-t-il dans l’existence de Marie, entre 1933 et 1937, entre la publication de l’article que lui consacra Andrée Sikorska et son mariage, quel événement pourrait expliquer le changement de vie radical de Marie et, plus tard, le soin avec lequel le couple qu’elle formait avec Joseph s’appliqua à surprotéger Marie-Françoise jusqu’à l’excès, jusqu’à l’insupportable, à l’extraire du monde ? Pour quelle raison Joseph et Marie quittèrent Paris sans crier gare, s’installèrent dans les montagnes du Jura, région dont ils n’étaient pas originaires et dans laquelle ils ne connaissaient personne, région si proche de la Suisse et d’un exil possible à quelques heures de marche de la maison qu’ils acquirent ? Marie-Françoise écrivit un jour, après la disparition de sa mère : « Tante Laure semblait croire que Papa, en qui elle ne voyait qu’une possible vache à lait, avait été pro-nazi, et n’a pas eu l’air de me croire quand je lui ai dit qu’il vous avait aidés, vous et vos FFI. » Quel secret ou quelle angoisse solidement arrimée est à l’origine de l’isolement que l’on imposa à Marie-Françoise, mais encore des silences et omissions, qui ne furent pas des mensonges, dont cette dernière saupoudra son existence ?

Au premier étage de la maison surplombée par les cimes enneigées et les sapins en majesté, dans la petite chambre que Marie-Françoise occupait et qui avait gardé son décor suranné de fillette abreuvée de lectures de la bibliothèque rose, ou verte, Geoffroy et moi retrouvâmes un coffret en bois décoré de lettrines joliment peintes à la main, qui formaient les chiffres « M-F » et « B ». Il était fermé. Nous n’en détenions pas la clef. Laquelle se trouvait à Paris, accompagnant celles que Marie-Françoise portait toujours sur elle et jugeait importantes à ses yeux.

Le coffret contenait des lettres. Un millier de lettres.

Marie-Françoise et Bernadette s’écrivirent durant un demi-siècle. Que se racontaient-elles au fil de leurs lettres, d’une plume alerte, fougueuse, à la lueur de l’ampoule et d’une amitié durable, indéfectible ? Où et dans quelle circonstance les deux femmes se rencontrèrent-elles ? Geoffroy et moi restâmes dans l’ignorance de la genèse et de l’essence de cette relation épistolaire, affective, souvent codée, marquée du sceau de l’exclusivité. Nous ne lûmes que deux des missives, pour ne pas contrevenir à l’intimité de Marie-Françoise, de Bernadette aussi que nous savions encore vivante. L’adresse d’expédition qui figurait au verso des enveloppes, toujours la même, nous avait permis de retrouver la trace de la meilleure amie de Marie-Françoise, celle à qui cette dernière se confiait, sans crainte ni pudeur, celle auprès de qui elle trouvait un peu de réconfort les soirs d’amertume, déversant, au moyen de l’écriture, le trop-plein d’émotions contenues. La solitude reste une épreuve, y compris pour l’être reclus, retiré du monde. Vivre avec soi n’est pas une gageure.

– Madame L. ?

– C’est moi. Vous me voulez quoi ?

– Je me permets de vous contacter afin de vous apprendre le décès de votre amie Marie-Françoise.

Un long silence s’installa, que je fus dans l’incapacité d’interrompre. Il m’apparaissait inopportun de brusquer cet échange, difficile pour Bernadette comme pour moi.

– Marie-Françoise, morte ? Mais que me dites-vous ? Qui êtes-vous ? Je ne peux pas le croire. Marie-Françoise, petite Marie-Françoise, comment est-ce possible ?

Un second silence s’installa, plus long, plus saisissant encore. Infiniment déstabilisant.

– Votre amie Marie-Françoise est décédée depuis plusieurs mois. J’ai été mandaté par le notaire chargé de régler sa succession dans le but de retrouver ses ayants droit. Mon associé et moi avons mis la main sur l’abondante correspondance que vous avez échangée avec votre amie. Nous souhaiterions vous la confier. Cette page de l’histoire de Marie-Françoise vous appartient désormais. A vous seule.

Désemparée, Bernadette trouva le courage de m’interroger sur le lieu de son décès. Fut-ce non loin de sa maison de la montagne, de celle de la plaine ? Dans l’une d’elles ?

– A Paris.

– Chez ses cousins ? Je sais que Marie-Françoise avait des cousins à Paris, au domicile desquels elle se rendait lorsqu’elle était jeune.

– Non, chez elle, dans son appartement du sud parisien.

– Mais Marie-Françoise n’habitait pas Paris. Je ne comprends pas. Marie-Françoise n’a jamais vécu ici !

Et pourtant. Marie-Françoise vivait bien à Paris. Depuis les années 1960, depuis le temps de ses études supérieures. Et sa meilleure amie Bernadette l’ignorait. Je crus un instant que mon interlocutrice avait un peu perdu la raison, que sa mémoire lui faisait défaut. Je me rappelai alors que les plus proches voisins de Marie-Françoise, dans la montagne ou, plus bas, dans la cité thermale, avaient été surpris d’apprendre qu’elle était propriétaire à Paris, qu’elle y était morte, quand on la croyait inanimée dans l’une de ses deux maisons jurassiennes. Je sentis que Bernadette digérait mal ce que je venais de lui révéler, plus encore que le décès de son amie dont elle se doutait un peu, l’épistole ayant soudainement pris fin au mois de mai de l’année passée. Afin de lui remettre le coffret et les lettres qui scellaient une affection peu commune, nous reçûmes Bernadette dans notre bureau. Je fus étonné de constater que cette femme âgée, quoique diserte dans sa correspondance, ne disait mot. Intentionnellement. Elle nous défiait de son regard clair, voilé de mélancolie. Avec retenue, nous lui posâmes des questions sur son amie, sa vie, sa personnalité, sur les circonstances de leur rencontre. Son silence fut sa réponse, sa défense.

Vie de silences. De mystères aussi. Marie-Françoise égraina ses silences tout au long de son existence. Entourée, aimée de ses proches, elle ne dévoilait à personne les sentiments profonds, intimes, qui l’animaient, la chagrinaient lorsqu’ils ne la faisaient pas souffrir. Seule, Bernadette aurait pu nous éclairer sur les tourments de son amie, la singularité, l’originalité de son être, les arcanes de ses peurs. Pourquoi Marie-Françoise se sentait-elle embarrassante, dérangeante pour qui que ce fût ? Pourquoi dormait-elle dans son auto ? Pourquoi piégeait-elle ses maisons qui ne cachaient aucun trésor ? Pourquoi cloisonnait-elle son existence, ses vies ? Que portait-elle, que dissimulait-elle, qui nécessitait d’user de ce luxe de précautions ? 

Bernadette prit ombrage de la révélation que je lui fis. Au silence de Marie-Françoise sur sa vie parisienne, sur cette proximité géographique qui eût pu générer de fréquentes retrouvailles entre les deux amies, elle répondit par le mutisme.

Un soir de mai, notre muse de la nuit s’en alla, emportant jalousement ses secrets avec elle. Elle s’immergea pour toujours dans l’océan d’obscurité qui s’abat sur nous quand l’astre de lumière consent à passer la main, dans ce bleu-nuit protecteur qui la fascinait tant, la rassurait. Croyante, elle formait le vœu de revoir son père et sa mère tout là-haut. Elle y fut accueillie par le plus bienveillant des hommes, par ses anges gardiens et ses parents qui, avec amour et outrance, n’avaient jamais cessé de veiller sur elle.

Je pense souvent à Marie-Françoise lorsque, dans mon sommeil, mon épaule réveille quelque effluve de douleur. Un lien durable et particulier s’est tissé entre nous. Ce récit m’a permis de vous en décrire le parfum. Un parfum unique, doux, vespéral, délicatement boisé.

Loup, y es-tu encore ?

Par Rodolphe de Saint Germain.
Tous droits réservés. Reproduction interdite sans autorisation.

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